La Règle d'Abraham  

 

Etudes critiques

 

Revue N° 36 - Décembre 2014

 

Tessa Morrison, Isaac Newton's Temple Of Solomon And His Reconstruction Of Sacred Architecture, Ed. Springer, 2010.

Quand on évoque l'architecture, ce n'est certainement pas le nom d'Isaac Newton (1643-1727) qui nous vient tout d'abord à l'esprit. Pourtant celui-ci consacra presque cinquante années de sa vie à faire des recherches concernant le Temple du Roi Salomon. Ses manuscrits traitant de prophéties, d'alchimie, de la chronologie des royaumes antiques comme ses travaux théologiques furent maintenus à l'écart, car trop gênants et pouvant nuire à l'image du père de la science moderne (p. 3). Tessa Morrison nous invite ainsi à découvrir une partie de ces travaux cachés, en les mettant notamment en perspective avec ceux concernant le Temple du Roi Salomon. Elle aurait pu rappeler que les universités de Cambridge, Harvard et Yale refusèrent d'acquérir ces travaux préférant les ignorer plutôt que les diffuser !

L'inventeur de la loi universelle de la gravitation, président de la Royal Society de 1703 à 1727, était un personnage complexe et tourmenté. Malgré ses découvertes, il ne pense pas que l'univers soit purement mécanique. Il y a des interventions de Dieu, occasionnellement, pour maintenir son équilibre (p. 8). Newton considère l'univers comme un cryptogramme du Tout-Puissant possédant deux niveaux de lecture : exotérique et ésotérique (p. 12). Il cherchera d'ailleurs à comprendre l'univers avec un tel acharnement qu'il fera une dépression nerveuse en 1693.

Sa chronologie des royaumes antiques (chap. 2) l'amena à conclure que les anciens avaient la clé de la compréhension globale de la philosophie naturelle et que cette connaissance fut corrompue pour finalement se perdre et être redécouverte par la science moderne (p. 26). Il déduira de son travail que le royaume d'Israël est la clé de compréhension de toutes les autres civilisations. De ses études sur les prophéties (chap. 3), sujet prisé au 17 e siècle, il conclura qu'elles ont toutes le même sens caché qu'il faut décoder. Comme de nombreux savants de l'époque, il étudie l'hébreu et les textes sacrés juifs. Il considère comme important de pouvoir reconstituer le Temple du Roi Salomon qui renferme l'ancienne connaissance de l'univers héliocentrique (p. 101). La structure géométrique du Temple, expression mathématique de l'univers, contient la perfection de la tradition originelle transmise par Noé (p. 45). Il va donc rechercher sa forme, la longueur de la coudée juive (chap. 5) et les rituels du Temple. Comprendre la structure du Temple reviendrait à comprendre la théologie de cette tradition et à s'approcher de Dieu.

Newton, analysant le Temple d'Ezéchiel (chap. 6) en déduira que le Temple du Roi Salomon est le même que celui d'Ezéchiel (p. 39). Ce dernier n'aurait eu qu'une vue partielle du Temple dans sa vision. Mais dans sa tentative de reconstitution du Temple salomonien, à partir de textes anciens et de recherches modernes, Newton sera incohérent comme cela transparaît dans les deux textes liés directement à ce travail ( Babson MS 434 et Chronologies ). C'est bien à partir des travaux de Newton que Tessa Morrison nous propose des reproductions visuelles, en trois dimensions, du Temple salomonien. L'ouvrage se termine par une traduction du Babson MS 434, le texte original étant écrit en latin avec des notes en grec, en hébreu et en anglais. Ce manuscrit, travail de plusieurs décennies, se base notamment sur le Livre des Rois, celui d'Ezéchiel, mais aussi sur le Talmud, pour donner dans le détail les dimensions et la forme du Temple.

Malgré ce travail passionnant, l'auteur ne met pas en avant les liens sous-jacents à l'ensemble de ces travaux. Si elle précise bien que la structure du Tabernacle, comme celle du Temple, renferme les secrets de la nature, elle ne dit pas que Newton voyait dans les rituels du Temple un moyen de prédire l'Histoire. En cherchant à reproduire tous les détails du plan de cet édifice sacré, il cherchait à savoir ce qui allait se passer dans l'avenir. C'est ainsi qu'il fit des prophéties concernant le 20 e siècle. Il conclura également que le Temple est une structure vivante qui évolue avec sa communauté, et c'est ce point qui le conduira à accorder un rôle majeur au peuple juif. Ainsi, comme le rappelle Yehouda Moraly, Sir Isaac Newton, le ‘'premier scientifique moderne'', ne tournait pas le dos au spirituel mais, bien au contraire, voyait les lois physiques de la nature comme la manifestation de lois spirituelles et historiques. Certaines citations ne prennent-elles pas alors une toute autre dimension : "un des buts de l'institution initiale de la vraie religion fut donc de proposer aux hommes, grâce à l'agencement des Temples antiques, l'étude de la composition du monde comme étant le vrai Temple du grand Dieu qu'ils adoraient". ( Ecrits sur la religion , Gallimard).

David Taillades

 

 

Revue N° 35 - Décembre 2013

 

David Bisson, René Guénon. Une politique de l'esprit, Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2013.

Bien que l'Auteur ne l'indique pas, ce livre est sans doute la reprise d'une thèse soutenue en 2009 à l'EPHE sous la direction de Ph. Portier et intitulée : Une politique de la Tradition au XXème siècle. Fondements et usages de la pensée de René Guénon (1910-1980).

Sous prétexte de montrer l'influence de cette œuvre sur ses lecteurs connus, on devine assez rapidement qu'il s'agit de façon perfide d'insinuer, par une série de collages pernicieux, l'existence d'un lien entre Guénon, l'occultisme et l'Extrême Droite ! Comme nous l'avions montré autrefois ( LRA N° 16) cette pratique éculée vise moins à donner une connaissance exacte de Guénon qu'à produire chez le lecteur ignorant une sorte de répulsion dont on espère qu'elle l'empêchera d'accéder à une vraie compréhension de sa pensée.

Alors qu'on attend d'un travail universitaire une rigueur et une précision sans faille, on découvre ici qu'il s'agit de manipuler les sources afin d'imposer une vision tronquée, idéologique d'une œuvre qu'il est inacceptable de défigurer ainsi avec autant de malignité. Car non seulement Guénon a très tôt combattu l'occultisme pour son manque de sérieux, mais sur le terrain politique, il n'y a strictement rien dans ses écrits qui permet de justifier un rapport quelconque avec la Droite, extrême ou non, sachant que cette notion n'apparaît que pendant la Révolution et que la position de Guénon concernant la question du pouvoir s'appuie sur des principes et des formes très antérieurs à cette période. Le livre dans lequel ce sujet est abordé : Autorité spirituelle et pouvoir temporel , est du reste à peine analysé par D. Bisson (p. 70) !

Les procédés malhonnêtes de ce dernier se perçoivent dès l'introduction (p.9), lorsqu'il cite Les Antimodernes d'A. Compagnon pour justifier l'idée que Guénon serait « un moderne malgré lui » comme le dit cet auteur de certains écrivains évoqués dans son livre où, notons le, Guénon n'est pas cité une seule fois ! Même méthode avec L'invention de la tradition , ouvrage dirigé par Eric Hobsbawm, qui sert ici à justifier (p.11) le fait que Guénon aurait inventé sa conception de la tradition alors qu'il ne fait jamais que s'appuyer sur les données spirituelles les plus fiables, sachant que de son coté, l'historien marxiste parle de tout autre chose : des commémorations publiques, telles le 14 juillet ou encore, des Jeux olympiques créés en 1896 !

Faut-il encore répéter que, selon Guénon, la Tradition primordiale correspond au Sanâtana Dharma comme il le dit lui-même ( Études sur l'hindouisme , p.112) et qu'elle « est la source première et le fond commun de toutes les formes traditionnelles particulières ». Guénon n'invente rien, il ne fait que restituer une doctrine sacrée qui n'appartient à personne. C'est pourquoi la notion de système, que Bisson cherche constamment à plaquer sur ses écrits lui est au contraire tout à fait étrangère. On se demande d'ailleurs si ces auteurs mal intentionnés (comme Olender ou van Win) font exprès de ne pas comprendre et de déformer ses propos ou s'ils sont incapables de saisir un sens qui, manifestement, leur échappe souvent ! Par ailleurs, Guénon n'est pas responsable des compromissions politiques d'Evola, Eliade ou Douguine ; et vouloir associer son œuvre aux engagements fascistes de ces derniers, du simple fait qu'ils l'ont lu est une faute sinon un scandale.

Cette compilation répétitive d'informations déjà connues qui accumule les notices biographiques et dont on a du mal à saisir le plan anarchique donne même l'impression d'une réplique du Dossier H , de triste mémoire, publié en 1984 par J. de Roux, la mère de l'éditeur du présent livre…

D'un côté, il s'agit d'empêcher toute influence possible de Guénon sur le christianisme en trahissant sa perception réelle de cette tradition et de l'autre, il s'agit de remplir des pages sur l'itinéraire des uns et des autres : Corbin, Schmitt, Abellio, pour finalement aboutir au constat qu'ils sont assez éloignés de son œuvre ! Mais en rappelant inutilement les âneries de Pauwels (p. 436) ou les extravagances de Mutti, D. Bisson jette le trouble et c'est tout ce qui lui importe. Il y avait là de quoi séduire les animateurs de Radio courtoisie, qui l'invitèrent et dont il faut en un sens se réjouir de l'antipathie, normale, envers Guénon !

Le dossier G. Durand que Bisson cherche visiblement à réhabiliter de manière très incomplète est abordé sans référence précise à notre livre Hermès trahi qu'il connaît pourtant. L'omission volontaire de certaines sources gênantes, telles le livre de J.-L. Gabin sur Daniélou, sans parler des articles de La Règle d'Abraham qu'il n'ignore pas non plus, montre à quel point son but est idéologique et non scientifique. Cette dissimulation lui permet à l'occasion de chaparder une référence sans donner sa source, ainsi qu'il le fait au sujet de Zamiatine (p. 114, 180) que nous avions cité au début d'un article sur Taguieff (LRA , N° 22)… Le « silence entendu » que Bisson reconnaît autour des écrits de Guénon (p.379) continue ainsi d'être entretenu de façon concertée !

L'évocation du cercle Eranos, dont G. Durand se demandait s'il était « divin » (p. 416), révèle une complicité à l'égard d'un milieu qui prétendait resacraliser le monde… avec Jung (p. 415), mais là, Bisson acquiesce. Alors que Guénon est stupidement qualifié d'utopiste (p. 488), J. Borella est l'auteur (p. 478) d'un « ouvrage essentiel » (Esotérisme guénonien et mystère chrétien) dont nous avions aussi montré à l'époque les grandes faiblesses (LRA , N° 6), etc.

La méthode de J.-P. Laurant, que Bisson prolonge ici très scolairement, consiste en une apparente sociologie descriptive visant en réalité la dépréciation globale d'une œuvre dont on veut dissimuler la profondeur et la vraie portée intellectuelle. C'est ainsi que la teneur doctrinale des écrits de Guénon est systématiquement occultée au profit de rapprochements incongrus avec des auteurs douteux qui ne l'ont pas compris. Mais qu'importe, le mal est fait, la technique de l'amalgame fonctionne toujours, elle ne trompera que les naïfs et les sots.

Notons enfin un point important. Comme souvent, la critique de la modernité est mise ici en avant pour privilégier chez Guénon ce qui pourrait le rapprocher de manière trompeuse des milieux conservateurs en utilisant bien sûr le mot épouvantail : réactionnaire. Or il s'agit en fait d'un aspect secondaire. L'essentiel pour Guénon étant surtout de rétablir la Connaissance spirituelle et les voies qui conduisent à la Vérité. Aussi, ceux qui ont cru pouvoir agir sur le monde sans passer par là se sont trompés, comme le montre en un sens, à son insu, cet ouvrage.

Patrick Geay

 

 

Revue N° 34 - Décembre 2012

 

Abd Ar-Razzâq Yahyâ (Charles-André Gilis), L'Arbre de Lumière et la Tradition universelle, Ed. Le Turban Noir, 2012.

Si la valeur incontestable des premières publications de l'Auteur justifie encore qu'on s'y réfère, il convient de mettre à nouveau en évidence certains problèmes récurrents que posent ses écrits plus récents. Nous ne reviendrons pas sur les critiques formulées ici même ces dernières années, mettant en cause les orientations parmi les plus contestables de cette œuvre dont on soulignera le caractère très mélangé !

La parution de ce nouvel ouvrage sera pour nous l'occasion d'aborder brièvement le fond des choses, c'est-à-dire, les motivations qui ont curieusement poussé l'A. à s'attaquer systématiquement au milieu spirituel dont il est issu, contribuant ainsi sans manifestement s'en rendre compte, à disqualifier son entreprise, sur laquelle on émettra de sérieux doutes.

Comme nous l'avions déjà indiqué dans le n° 9 de LRA , c'est un article sur «  La sainte Egide  », au sujet duquel nous avions relevé une tendance à la surinterprétation et à la confusion, qui fut à l'origine de l'arrêt de sa collaboration, engagée à notre demande dans les touts premiers n° 1 et 2. C'est d'ailleurs notre refus de faire paraître cet article qui conduira l'A. à le publier dans le n° 69 de VLT . Puisque celui-ci nous interpelle sur les causes de son départ (p. 105, n. 6) nous les lui rappelons, sans comprendre comment il a pu oublier un tel fait qui n'est pourtant pas si ancien !

Ce texte fut donc un des premiers à donner l'impression d'une altération progressive du point de vue de l'A. qui allait se montrer de plus en plus agressif à l'égard du milieu maçonnique, du christianisme et de ses anciens condisciples issus de la tariqâ de Michel Vâlsan. Bien que ce dernier ne se soit, avant sa mort en 1974, désigné aucun successeur, l'A. de L'Arbre de Lumière à en effet pour des raisons le plus souvent infondées cherché à se mettre en avant dans le but manifeste de donner le sentiment qu'il était l'unique véritable héritier de Guénon et surtout de M. Vâlsan. A ce titre, la querelle engagée contre M. Chodkiewicz sur… le califat fut très révélatrice, dans la mesure ou l'A. avait, quoiqu'il en dise sur ce point, la secrète ambition d'apparaître comme la seule autorité et le seul guide !

Sa fascination pour le tasarruf , dont il est sans arrêt question dans ses ouvrages , montrerait encore à quel point le désir de gouvernement, même caché, est chez lui obsessionnel, alors que certains maîtres anciens ont justement préféré le laisser à Dieu seul…

Cette infatuation l'a également conduit à chicaner la revue Science sacrée pour son sous-titre ou à accuser M. Gloton de sionisme, sans crainte du ridicule. Dans L'Arbre de Lumière, il s'en prend à nouveau à Max Giraud pour des motifs parfaitement illégitimes, à seule fin de passer, aux yeux de ses lecteurs, pour le véritable interprète d'Ibn Arabî, etc.

Sa mauvaise foi rendrait inutile toute réfutation détaillée de ses écrits car l'A. parviendra toujours à transformer un défaut, par exemple celui de ne pas savoir lire (qui lui fut reproché) en une qualité : celle d'être un initié « illettré » (chap. IV) !

Une telle discourtoisie à l'égard de ceux qu'il traite anormalement en adversaires à de quoi surprendre et on aurait préféré qu'il engage un combat aussi offensif contre les salafistes bornés qui eux rejètent le soufisme. Mais précisément sur ce terrain l'A. se montre assez timide, sinon complaisant et n'ose pas visiblement se risquer à réfuter un Ibn Taymiyya ou un Sayyid Qutb.

En agressant publiquement les siens, il contribue à la division et au délitement d'une communauté déjà fragile et qu'il ne rend guère attractive.

Par ailleurs, afin de glorifier un islam intangible et immuable, il semble ne pas vouloir tenir compte de l'évolution historique d'une Umma en déclin, depuis : la chute de l'Empire ottoman qui s'était de lui-même occidentalisé dès le XIXe siècle ; la montée du nationalisme arabe ; des fondamentalismes, tel Ansar-Dine qui détruisait dernièrement au nom de la sharîa , les tombes saintes de Tombouctou ; l'implication économique colossale de l'industrie pétrolière saoudienne, entre autres, dans le développement des sociétés modernes ; le chaos politique du Moyen-Orient , en passant par la crise du soufisme de masse, la raréfaction des maîtres authentiques, etc. Tout cela montre qu'il n'y a hélas plus guère à espérer du monde musulman dans la perspective du redressement d'un Occident désormais globalisé !

Au terme d'un livre très choquant sur La papauté contre l'islam , l'A. convenait lui-même d'ailleurs que la religion islamique n'était pas en mesure d'accomplir une telle tâche (p. 199), ce qui ne l'empêchera pas de soutenir dans un opuscule publié un an après sur Israël que « la tradition islamique est seule capable de résister efficacement à l'envahissement du monde moderne » (p. 21), propos malheureusement assez insoutenable si l'on tient compte sérieusement de la situation contemporaine de l'islam sur le plan social, religieux et même spirituel. On notera au passage que dans ces deux livres l'A. manifestait une regrettable tendance à la sous-information, à l'endroit par exemple : des origines du christianisme qu'il traite beaucoup trop superficiellement ; sur le problème du prêt à intérêt dont il semble ignorer qu'il fut encore condamné en 1745 par Benoit XIV dans Vix pervenit  ; ou au sujet de la crainte fantasmatique d'une reconstruction du Temple de Jérusalem à laquelle bon nombre de Juifs se sont fermement opposé, tel le Grand Rabbin du Mur des lamentations S. Rabinovitch en 2010. La disposition de l'A. à tout simplifier à outrance lui permet de contourner la complexité des problèmes, réglés d'avance à moindre frais, sans qu'un effort de recherche et d'approfondissement soit fourni. Le but est ici, d'un côté, la dévalorisation malséante du catholicisme et de l'autre, d'entretenir la peur d'une destruction assez improbable du Dôme du Rocher par les sionistes !

Mais venons-en à L'Arbre de Lumière . Le lecteur retrouvera dans ce livre de nombreuses références déjà présentes ailleurs, tant l'A. se répète. Cet Arbre est présenté justement comme «  le symbole coranique de cette Religion pure qui est aussi la Religion de la Tradition universelle  » (p. 14). S'il est rappelé plus loin avec raison « qu'aucune forme particulière ne peut jamais s'affirmer comme étant la Tradition universelle et primordiale » (p.58), on découvre que pour l'A., l'islam « fait exception » (p. 59) et qu'il s'agit de l'identifier par conséquent à cette Tradition (p. 28) !

Or même si l'on reconnaît à l'islam son statut particulier de sceau de la prophétie, il paraîtra abusif de vouloir assimiler une forme traditionnelle particulière à la Tradition originelle et rappelons-le cachée , ce qui impliquerait que l'islam devienne la source de toutes les traditions qui l'ont précédé, conception absurde si l'on tient compte notamment de certaines pratiques interdites par la sharîa et autorisées dans d'autres traditions plus anciennes ! Même si dans son essence l'islam s'identifie nécessairement à la Sagesse divine comme toute autre révélation, il ne peut en tant qu'expression adaptée de cette Sagesse être considéré comme étant leur matrice principielle. L'A. va dans cette optique jusqu'à soutenir  « que la Tradition primordiale ne relève pas d'une autorité supérieure à la Loi islamique » (p. 139), ce qui reviendrait à nier  « l'existence d'un Centre suprême hors de la forme particulière de l'Islam et au-dessus du centre spirituel islamique », pour reprendre la formule de Michel Vâlsan dans son article sur Les derniers hauts grades ( ET , n°308, 1953, p. 167). C'est un peu comme si un chrétien du fait que le Christ est le Verbe niait de son côté la fonction de Melckisédek et celle du Roi du Monde ! Il y a donc chez l'A. une intention exclusiviste qui par rapport à l'enseignement de Guénon, représente une véritable régression.

Dans son premier livre sur le pèlerinage l'A. reconnaissait pourtant cette dépendance de l'islam à l'égard du Centre suprême (p. 28). Cette radicalisation tendancieuse de sa position suppose donc une volonté d'absorber les autres traditions dans le giron de l'islam, ce qui place l'A. dans une position incohérente, presque destructrice (p. 138). On remarquera d'ailleurs que dans ses écrits, la perspective de comparaison des formes symboliques que Guénon avait développé pour justement montrer qu'elles avaient une origine divine commune, a presque entièrement disparu.

Au lieu de faire l'unité en rassemblant  « les forces sacrées » (M. Vâlsan) qui subsistent dans notre monde, l'A. fait disparaître la diversité et donc la richesse des formes, afin de privilégier l'une d'entre elle. Là encore, il divise plutôt que d'unir. Il eu été préférable et facile de montrer par exemple que la nature divine de Jésus et de Muhammad étant identique, le Christ en tant qu'il est le Verbe et la Réalité muhammadienne sont : la même chose , c'est-à-dire, un principe nécessairement unique  ! Ou encore, que la distinction entre Essence et Fonction divine existe, comme dans l' islam, chez Maître Eckhart (sermon 52), que l'A. néglige complètement. Mais la logique conflictuelle et prosélyte à laquelle il préfère se soumettre l'oblige à diminuer ce qu'il faudrait au contraire relever ( La papauté , p. 60).

Depuis la mort de Guénon, le monde a beaucoup changé et c'est ce qui rend nécessaire la révision des hypothèses formulées autrefois sur son sort.

La situation présente de retrait généralisé du point de vue spirituel authentique rend impossible un quelconque redressement de l'Occident par lui-même, tout comme l'intervention d'un Orient, désormais fondu dans la modernité. Elle ne doit pas faire perdre de vue le devoir de préservation de l'ensemble du « domaine traditionnel » (M. Vâlsan), ni celui d'une réconciliation universelle dont l'Emir Abd-el Kader fut un des derniers grands défenseurs.

Si l'exigence de rectification doit enfin perdurer, elle ne le peut qu'en étant légitimement inspiré par une intention droite et une intuition pure.

Patrick Geay

 

 

Revue N° 32 - Décembre 2011

 

Écrits gnostiques, sous la direction de J.-P. Mahé et P.-H. Poirier (La Pléiade), Ed. Gallimard 2007.

Ce remarquable travail d'édition est l'oeuvre d'une équipe associée à l'université Laval (Québec), qui depuis 1974 s'est engagée à publier l'ensemble des textes de la “Bibliothèque copte de Nag Hammadi” (Haute-Égypte), découverte en 1945 .

Rappelons toutefois que d'autres savants, tels que Pierre Hadot au CNRS, avaient commencé à faire paraître sous le même titre (Écrits gnostiques) en 1984 le Codex de Berlin traduit par Michel Tardieu, au Cerf, mais ce programme n'eut pas de suite! Dans une optique sensiblement différente, disons plus “bienveillante”  à l'égard du courant gnostique, le présent volume offre donc la traduction intégrale de cette bibliothèque dont le contenu se révèle particulièrement composite, syncrétiste et parfois très lacunaire (ex. Melchisédek). Les enjeux spirituels qui se dissimulent derrière le gnosticisme demeurent aujourd'hui presque aussi importants qu'à l'époque où saint Irénée entreprenait avec discernement sa réfutation dans Contre les hérésies.

Sur le fond, une première remarque s'impose. La notion de gnose, c'est-à-dire de connaissance de Dieu, ne s'oppose pas,  comme l'avait très bien remarqué Simone Pétrement, à la perspective de l'Évangile et de la Grande Église. Il n'y a pas d'un côté la connaissance des gnostiques et de l'autre la foi des chrétiens ordinaires (cf. Le Dieu séparé, chap. I). Le problème du gnosticisme n'est donc pas l'importance qu'il accorde à une connaissance, du reste assez insaisissable, confuse et parfois contradictoire, mais celui, doctrinal, de la Vérité. Or, si les Pères se sont «acharnés» à contester le gnosticisme, pour reprendre la formule de l'éditeur, ce n'est pas en raison d'une fermeture à l'égard d'un sens caché dont il serait le seul détenteur, mais parce que cette prétendue connaissance est fausse. 

Pour l'essentiel, c'est l'idée qu'une Puissance mauvaise aurait créé l'univers, impliquant une dévaluation radicale du monde corporel qui constitue la principale difficulté du gnosticisme. Car non seulement elle implique l'abandon de la notion de Cosmos, ainsi que l'avait remarqué H. Jonas (La religion gnostique), mais elle assimile cette Puissance ignorante et maladroite au Dieu de l' Ancien Testament que les gnostiques rejettent au profit d'un Dieu transcendant qu'ils vénèrent, sans voir que l'idée même que le monde ait pu être créé à son insu ruine «l'omniscience et l'omnipuissance» de celui-ci, comme le soulignait justement I. Couliano (Les Gnoses dualistes d'Occident p.100). Cette conception, dont l'introduction note bien la provenance juive hétérodoxe (p. XXIII) fut d'ailleurs l'objet de condamnations par le Talmud ainsi que le relevait déjà au XIXe siècle M. Friedländer à propos des minim (cf. Puech, En quête de la Gnose, I, pp. 172-3) et avant lui H. Grätz.

Il est également connu que Le livre de la création (Sepher Yesirah), le plus ancien texte de la mystique juive, met en cause «le concept gnostique du démiurge» écrit P.B. Fenton, (Rivages, p.11): «Sache, pense et imagine que le Maître est unique et que le créateur est Un et qu'il n'a point de second» (op. cit, p. 69). Le dualisme, par définition, morcelle le monde divin, «les gnostiques brisent l'unité: ils opposent le Dieu sauveur et le Dieu créateur» écrivait J. Daniélou (L'Église des premiers temps, p.122). Sans compter que le rejet de l' Ancien Testament rend impossible toute concordance par ailleurs fondamentale, avec l'Évangile. Même si les gnostiques furent «secondairement» christianisés (p. XXIX), cette influence fut forcément superficielle. Ces derniers ne sauraient donc représenter la partie secrète du christianisme comme on le croit parfois très naïvement. On pourrait même se demander si la Mission du Christ, dont l'institution eucharistique est le coeur, ne fut pas notamment de permettre la réparation de ce mal qui devait tout d'abord atteindre le judaïsme hellénisé avant de contaminer pour un temps le christianisme lui-même.

La résistance au dualisme fut cependant rapide et forte dès le IIe siècle, mais celui-ci resurgira au XIe siècle en Italie, avec le mouvement cathare issu du bogomilisme d'origine bulgare (p. LXX). La Révélation chrétienne viendra donc plutôt “sauver le cosmos”, ré-unir la chair et l'esprit, contrairement aux analyses modernes qui en font un parangon du désenchantement du monde. A l'inverse, la position gnostique à l'égard de la résurrection des corps, qu'elle conteste, est sans ambiguïté comme le montre J.P. Mahé dans sa présentation , assez sympathisante, du Traité sur la résurrection! On remarquera au passage que dans sa notice, le dualisme revêt presque la forme d'un polythéisme (p. 90). 

On signalera pour terminer que les difficultés à interpréter correctement les enseignements que les gnostiques dégradent ou recyclent à leur façon, s'observent encore dans la manière très fautive, selon L. Painchaud, de restituer la pensée de Platon dans l‘ Extrait de la République qui faisait aussi partie de la bibliothèque de Nag Hammadi (voir sa notice p.925-7). Indiquons ici, concernant le rapport âme/corps, que la vraie position de Platon est plus subtile qu'on veut bien le croire, ainsi que l'avait très bien montré M. Dixsaut dans les commentaires qui accompagnent sa traduction du Phédon (notes 171 et 181). Une récupération du platonisme par les gnostiques est par conséquent impossible, tout comme celle du Corpus Hermeticum pour lequel Dieu est bien «créateur de l'univers» (VIII, 2). Les référence à ce Corpus dans la bibliothèque gnostique sont donc à prendre avec beaucoup de précautions. Elles se révèlent d'ailleurs en contradiction avec certaines conceptions anti-corporelles du gnosticisme qui s'opposent clairement par exemple à l'idée hermétique d'une «contemplation de la “sexualité” » (p. 980) !

Mais le plus grave est que «le virus gnostique» (Stroumsa, Savoir et salut) aura pollué la notion même d'ésotérisme qui, dans le christianisme, allait devenir jusqu'à nos jours indésirable. Or, on aura compris qu'il y a là une sérieuse méprise qui voile la réalité d'une doctrine intérieure (= ésotérique) orthodoxe et révélée.

Patrick Geay

 

 

Revue N° 22 - Décembre 2006

 

P-A. Taguieff, La Foire aux Illuminés, Ed. Mille et Une nuits, 2005.

Le démantèlement accéléré, à l'époque moderne, des anciennes institutions traditionnelles occidentales, tant religieuses que politiques a provoqué dès le XVIIIe siècle à propos de la Révolution, le développement d'une littérature visant l'explication de ces troubles violents à partir d'une amplification inédite de l'idée ancienne de conspiration, désormais érigée en système.
Depuis Barruel et ses fameux Mémoires, cette littérature s'est bien souvent transformée en sous-littérature, dont les variantes ufologiques actuelles notamment, posent le problème inquiétant de la santé mentale de nos contemporains souvent prêts à croire, à détester ou à aduler n'importe quoi. L'explosion récente – par le biais d'Internet surtout – de la veine conspirationniste rendait indispensable la publication d'un ouvrage critique d'envergure rédigé par un chercheur avisé et susceptible d'éclairer le lecteur confronté au développement abyssal de ces courants, qu'ils soient intégristes, occultisants ou extrémistes.
  Le livre de P-A. Taguieff dont nous allons parler cherche sans doute à dénoncer, en spécialiste qu'il est des Protocoles des Sages de Sion, le caractère réputé paranoïaque du conspirationnisme, ce qui à vrai dire n'est que trop facile, compte tenu de l'aspect clairement délirant de bon nombre de propos qu'il se contente simplement de rapporter et d'accabler. Une interprétation plus approfondie, une réfutation argumentée de ce que l'Auteur condamne eut été nécessaire, à quoi il aurait fallu rajouter un gros effort de discernement: entre les notions que l'Auteur distingue à peine – telle celles d'ésotérisme et d'occultisme -, entre des auteurs aussi un peu trop complaisamment associés (Guénon et Evola), ce qui donne une impression générale hélas négative, la confusion venant s'ajouter à la confusion. Cela d'autant plus que ce gros volume (612 pages) extrêmement répétitif et assez mal construit, semble parfois être le fruit d'un collage de documents, pas toujours bien contrôlé.
  Ce qui caractérise en fait “la théorie du complot” c'est qu'elle cherche à expliquer le mal en désignant des coupables qui en réalité n'en sont pas nécessairement. Bien qu'elle puisse partir de constats véridiques sur l'état de la société, elle s'empresse, dans l'angoisse et l'obsession qui la mine, de s'acharner sur un bouc émissaire devenant la cible à abattre.
Même s'il faut traiter le cas de Barruel avec plus de nuances que de coutume, il est trop évident par exemple que le fait de rendre les Franc-maçons responsables de la Révolution est historiquement injustifiable. Joseph de Maistre le savait bien lorsqu'il écrira au Baron Vignet des Ètoles que “ la franc-maçonnerie en général qui date de plusieurs siècles (…) n'a certainement, dans son principe rien de commun avec la Révolution françoise”.
  De même, l'accusation que dirige cette fois Barruel contre les Illuminés de Bavière, dont “ l'hostilité ” du fondateur, Weishaupt, envers la Maçonnerie, est un fait connu, semble disproportionné. S'il ne s'agit pas de nier le caractère anti-clérical de ce mouvement éphémère (1776-1790), le rôle des Illuminaten dans le déroulement des évènements révolutionnaires est à peu près nul. On perçoit ici le manque d'intelligence historique et l'ignorance des causes profondes, pouvant seuls permettre la compréhension des faits, inhérents à la théorie du complot. Concernant précisément la révolution, dont les causes véritables sont plus lointaines, il apparaît clairement, si l'on tient compte des travaux récents de Dale K. Van Kley, que la Réforme, en particulier calviniste, a joué un rôle précurseur dans son élaboration en facilitant avec d'autres mouvements religieux une désacralisation progressive de la royauté. L'explication trompeuse que donne le conspirationnisme est donc bien simpliste, comme le remarque justement P-A. Taguieff, quoique souvent tortueuse sinon extravagante. A force de caricature, il en devient dérisoire et du coup, nous y reviendrons, rendrait presque impossible l'usage légitime de la notion de complot ou de machination alors que celle-ci, ce dernier le reconnaît également (p. 42, 46), s'applique à de nombreux faits historiques établis. D'une certaine manière, la théorie du complot peut apparaître comme le rejeton laïcisé, dégénéré, d'une théologie de l'Histoire dont Joseph de Maistre dans ses Considérations sur la France, à propos justement de la Révolution, exprime encore la perspective avec une hauteur de vue qui n'est pas douteuse.
La fabrication des Protocoles des sages de Sion à la fin du XIXe siècle, est un deuxième exemple sur lequel il faut s'arrêter. Outre l'insigne maladresse consistant à faire croire que des juifs comploteurs, forcément dotés d'une extrême malignité, aient pu laisser derrière eux un texte expliquant complètement leur projet de subversion mondiale, il faut, là encore, noter en quoi le fantasme d'un complot juif est aussi probablement le fait d'une sécularisation, cette fois du thème du centre spirituel caché.
Dans son Histoire de l'antisémitisme, Léon Poliakov avait parlé à propos de l'accusation d'assassinats d'enfants chrétiens de “ la croyance en une société secrète et mystérieuse, conclave de sages tenant ses assises quelque part dans une contrée lointaine, et désignant par tirage au sort l'endroit où le sacrifice doit être consommé, ainsi que son auteur. C'est de la sorte que s'annonce, dès le XIIe siècle, le mythe des Sages de Sion” . Ce conclave qui n'est peut-être pas sans rapport avec la tradition des  » trente-six justes cachés  » doit aussi faire penser au fameux “ Conseil des Saints ” (diwan al-awliyâ) du soufisme et à la hiérarchie initiatique dont M.Chodkiewicz avait donné la composition dans le Sceau des Saints ( chap. 6 et 7). Celle-ci culminant dans la fonction de Pôle (Qutb) dont il faut rappeler qu'il est le strict équivalent du Roi du Monde évoqué par Guénon et que les intégristes conspirationnistes se plaisent à identifier au “ prince de ce monde ”.
  Le renversement des symboles propre aux théoriciens du complot a donc pour effet de conférer un sens maléfique à ce qui par nature ne l'est pas. Le couple “ judéo-maçonnique” ne peut être tenu pour responsable de l'essor du libéralisme, du nihilisme ou de l'anarchie comme veulent le faire croire les vrais rédacteurs des Protocoles. Les nombreux juifs qui participeront à la révolution bolchevique, comme l'écrit N.Cohn, avaient “ abandonné leur religion ”. Victimes des terribles pogroms, beaucoup d'entre eux le seront aussi de leur propre laïcisation, ce qui donnera d'ailleurs cette tonalité pseudo-messianique au mouvement communiste tel que le concevait déjà Marx.
En persécutant les juifs démonisés, les réactionnaires organiseront ainsi leur propre perte. D'un autre côté, ceux-ci semblent accorder à ce qu'ils croient être l'incarnation du Mal, une sorte de toute-puissance qui s'accorde difficilement , sur le plan théologique, avec l'idée que seul Dieu est “ Maître du temps et de l'histoire ”. Il s'agit en réalité de faire inconsciemment diversion, de détourner l'attention du Mal véritable, vers un mal fictif et de rendre l'idée de complot inutilisable par d'autres.
  Pour revenir maintenant au conspirationnisme actuel, qui se nourrit beaucoup de l'ancien, il ne s'agit pas pour autant de nier systématiquement tout ce qui viendrait justifier cette phobie d'un “Gouvernement mondial unique” et totalitaire, que, dès les premières pages de son introduction (p.13), P-A. Taguieff pointe comme étant le fantasme ultime de la théorie du complot. Ce qui s'avère en réalité être une forme parodique de la fonction de Roi du Monde , apparaît en effet comme un projet menaçant auquel travailleraient de puissants réseaux d'influence presque toujours d'origine américaine ( CFR, Groupe Bildeberg, Commission Trilatérale ) que cite P-A. Taguieff (p.24-25) en suggérant le caractère absurde de leur diabolisation par les théoriciens du complot mondialiste (p.272), qu'il tourne en dérision. Certes, il y a comme toujours de la démesure chez les conspirationnistes à vouloir faire de ces réseaux politico-financiers les uniques agents de la subversion planétaire. Ni la CIA ni l'ex KGB ne sont, malgré leurs obscurs agissements, le Diable en personne. S'il existe incontestablement des arrières-plans de l'Histoire, ceux-ci sont multiples, tout comme les cercles du pouvoir… Cependant, il paraît difficile de nier aujourd'hui que la démocratie ou la nation – dont on notera qu'elle ne repose pas sur des principes traditionnels – sont fortement mis en cause par le processus de globalisation.
  Le plus étonnant est que P-A. Taguieff, dans un autre versant de son oeuvre est le premier à le reconnaître avec de très nombreux auteurs, pour la plupart sociologues ou historiens, qu'il serait trop long de tous mentionner. Le remplacement des gouvernements par un “ pouvoir privé ” que prônait en 1999 David Rockfeller, cofondateur du groupe Bildeberg et de la commission Trilatérale, n'est pas un produit de l'imagination des conspirationnistes. Sans nommer ces institutions (que malgré leur importance les médias ignorent) P-A. Taguieff, dans un passage remarquable de L'effacement de l'avenir ( Galilée, 2000, p.276), analyse ainsi le phénomène que nous évoquons:
« L'idée directrice du régime démocratique moderne, à savoir “ le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ” perd tout son sens, elle se transforme même en non-sens, dès lors que le seul, vrai et réel gouvernement est celui d'une caste transnationale visant ses seuls intérêts propres. Le processus de “cryptogouvernance”, c'est à dire l'exercice du pouvoir réel par des élites non élues et totalement indifférentes aux intérêts comme aux droits de communautés politiques ( peuple, nation ) implique l'effacement de l'idée même de peuple souverain, l'évacuation de l'exigence d'indépendance nationale, la dissipation de l'idéal d'une communauté de citoyens actifs, dont la participation à la réalisation du bien commun constitue le coeur d'une démocratie vivante, ou le principe d'une démocratie forte. Au regard de la “cryptogouvernance” , planétaire, l'idée de l'autogouvernement du peuple apparaît soit comme une idée “ dépassée ”( donc appartenant au passé ), soit comme une pure et simple absurdité. »
  Ce texte surprenant ne pourrait-il pas apparaître comme une expression “savante” du conspirationnisme “populaire” avec lequel P-A. Taguieff voudrait qu'on ne le confonde pas, au risque de donner à ses écrits un aspect contradictoire pour ne pas dire “ schizophrénique ” ? Il est d'ailleurs remarquable, que malgré sa qualité de politologue, P-A. Taguieff ne cherche pas à donner un contenu précis à ce concept pourtant très pertinent de “cryptogouvernance”. Nulle part, celui-ci ne s'est intéressé à produire l'équivalent des recherches anglo-saxonnes sur la très complexe nébuleuse des groupes d'influences, ne serait-ce que pour déterminer leur pouvoir réel, comme l'a fait par exemple G.Geuens dans Tous pouvoirs confondus ( EPO, 2003 ).
  A vouloir en minimiser la fonction dans La foire aux illuminés, l'Auteur cherche aussi curieusement à réduire l'impact dévastateur de la modernité en général, comme le montre l'usage ambigu qu'il fait de certains titres d'ouvrages de Guénon (p.383), dont il cherche assez insidieusement à ternir l'image.
Pourtant, là encore, on trouve dans certains livres presque militants de P-A. Taguieff, tels que : Résister au bougisme: Démocratie forte contre mondialisation techno-marchande ( Mille et une nuits 2002 ) une mise en cause très vive du “ capitalisme absolu ” (…) comme “idéologie totalitaire » (p.82), précisant plus loin que “ l'objectif des globalistes est en effet de dissoudre les communautés de citoyens pour produire des consommateurs dociles ” ( p.112 ) ! Ce dernier cite même ( p.176-177 ) un ancien article extrêmement virulent ( “Thanatocratie”, Critique, n°298, Mars 1972) de Michel Serres dans lequel celui-ci osait à l'époque parler d'une “ science (…) envahie par l'instinct de mort (…). L'association de l'industrie, de la science et de la stratégie, une fois formée (…) métastase rapidement et envahit l'espace ” poursuivait M.Serres, “le gouvernement mondial est en place (…), le gouvernement de la mort (…) ”, etc. Ce propos qui rappelle le mépris heideggerien pour la “ frénésie sinistre de la technique déchaînée ” était-il conspirationniste ou simplement lucide? L'embarras de P-A. Taguieff face à ces questions tient en réalité beaucoup au fait qu'il entend conserver une position laïque excluant toute approche métaphysique des problèmes soulevés, d'où l'impossibilité de suivre Guénon, qui, en la matière, permet pourtant de remettre chaque chose à sa place et surtout de dégager le vrai sens de l'Histoire.
  Comme l'avait bien compris H.Arendt, “ l'institution de régimes totalitaires, dans la mesure où leurs structures et leurs techniques sont absolument sans précédent, représente la nouveauté essentielle de notre époque (…). En comprendre la nature équivaut pour ainsi dire à comprendre le coeur même de notre siècle ”. Or il paraît certain que, même si une mondialisation peut en cacher une autre ( Dieu est plus savant! ), le projet actuel de “ gouvernance mondiale ”, comme on l'appelle, vise bien le développement planétaire maximal de cette hégémonie moderne que Heidegger comparait à une monstrueuse “ sorcellerie ” ( ibid., p.49 ). Beaucoup d'auteurs qui ne sont pas conspirationnistes assimilent du reste la mondialisation à une “idéologie totalitaire” comme c'est par exemple le cas du député Maurice Leroy (cf., Attac, Agir local pensée globale, Mille et une nuits 2001, p12-13). En affirmant que “ tout ce qui reste encore d'actif sur nos continents complote jour et nuit à perdre ce qu'il reste encore d'être humain”, Philippe Muray voyait juste. Sachant qu'un “ complot ” destructeur d'une telle ampleur ne saurait être le fait de l'homme lui-même.
  Suivant la perspective développée par Guénon dans Le Règne de la Quantité à propos de la contre-initiation, ce “ complot ” véritable ne peut être correctement interprété que dans le cadre d'un discours eschatologique, authentique, très présent dans l'Évangile, mais que la théologie contemporaine semble avoir bien des difficultés à assumer compte tenu de la pression qu'exerce sur elle un rationalisme sceptique omniprésent.
Pourtant, seul un discours éclairé de ce genre serait capable d'identifier les vrais dangers que masquent, pendant ce temps, bien des terreurs chimériques. Même si le dessein providentiel dans lequel ce “ complot ” est intégré ne peut être empêché, il nécessite d'être compris et dévoilé. La fonction cosmique d'un “Conspirateur”, puissance maléfique réelle et agissante, à un moment où celle-ci se trouve réduite à une production de “l'imaginaire chrétien », exige donc qu'on cesse de l'ignorer. Entre la récupération ludique du diabolique, l'obsession de ceux qui le voient partout et surtout là où il n'est pas, et ceux enfin qui ne le voient nulle part, il y a sans doute un juste milieu à trouver.
Un dernier point mérite d'être abordé. Le problème du délire paranoïaque, qu'il soit individuel ou collectif, est qu'il invente des chaînes de causalité croyant expliquer par ce moyen la somme des phénomènes qui provoquent ses peurs, de manière quasi-hallucinatoire. Pour ce motif, le conspirationnisme estime en effet que “ rien n'arrive par hasard ” ou “ qu'on nous cache tout ”, ce sur quoi nos critiques – dont P-A. Taguieff – ironisent volontiers. Pourtant il convient là aussi de faire la part des choses. Même si, nous l'avons dit la mécanique interprétative des théoriciens du complot est souvent déréglée, il n'empêche que si l'on accepte l'idée d'une Providence gouvernant le monde, le hasard se trouve nécessairement exclu, ne pouvant cohabiter avec la réalité d'un plan préordonné et caché devant s'accomplir inéluctablement. Or ce que les modernes ne supportent guère ici – et à fortiori à propos des théories du complot- compte tenu de leur attachement viscéral à la notion de liberté individuelle, c'est le rejet du caractère indéterminé de l'Histoire. On voit donc à nouveau que toute la problématique du conspirationnisme, dont il faut souligner la nature souvent parasitaire, nous ramène une fois de plus à la métaphysique et au sens du mystère que l'on vise certainement au fond, à travers l'assimilation fautive de “la pensée mythique” avec la projection de complots imaginaires dans le réel.

Patrick Geay